© 2015 Compagnie Théâtrale Müh - Asso Avis Aux Intéressés | 50, quai de France, Grenoble

Crédit photo - Robert Doisneau

Bonjour Stéphane Müh.
Pour commencer ? … le commencement ! 


J’ai grandi dans une cité du 93 à Saint-Denis, et il faut bien le dire, les municipalités communistes de cette époque étaient très impliquées dans la culture. J’ai donc assisté et ce dès mon plus jeune âge (en maternelle) à des représentations théâtrales. J’en garde de très grands souvenirs, notamment au Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis. Dans les années 60/70, un théâtre populaire exigeant avait toute sa place dans ces villes communistes de la seine Saint-Denis. Ma mère aimait le théâtre de variété, de comédie, j’ai assisté avec elle à une représentation de la Cage aux Folles avec Poiret/ Serrault et j’ai encore son rire en mémoire …  Chez nous, nous avions le sens de la comédie, dans la mesure où elle nous aidait à faire face à un quotidien parfois difficile, le rire nous libérait.  


L’enfance en banlieue c’est donc la source de l’inspiration ? 


Les quartiers populaires c’est l’apprentissage de l’altérité. Pour vivre dans une cité, il faut aimer, au pire, accepter la promiscuité, vivre les uns sur les autres, les uns à côté des autres. La diversité dans le milieu populaire, est vaste, bien plus hétérogène que dans le milieu bourgeois. Toutes les cultures s’y croisent. Enfant j’étais toujours fourré chez les autres, j’étais curieux des autres familles, j’observais ! Etant très sociable, je passais sans difficulté d’une famille à une autre … de mon point d’observation, je me régalais. Ce fut pour moi une source d’inspiration incroyable et on retrouve beaucoup de cette vie dans mes premiers spectacles (les 4 premiers), mais dans le même temps le complexe du jeune de cité est une chose tenace, on ne se sent pas vraiment légitime, et encore moins dans le milieu de la culture, et je pense que le fossé social se creuse de plus aujourd’hui et plus encore si l’on décide de se consacrer à la mise en scène. 
 
Et l’école ?

Je ne faisais pas grand chose à l’école. L’unique chose qui m’intéressait c’était : JOUER  à toute sorte de choses, d’amusements, il faut dire que le terrain de jeu d’une cité est immense et les partenaires de jeux nombreux ; des cohortes de gamins comme public, c’est fabuleux. A l’école je n’apprenais qu’une seule matière : La poésie.  J’avais également mes propres poèmes, ceux que mon grand frère instituteur m’avait appris. Comme punition, mais est-ce que c’en était une ? mon instituteur m’obligeait à les réciter devant toutes les classes de l’école.  J’avais  mon petit succès, et, à la réflexion, c’est peut être à ce moment là qu’est né ma vocation que je ne soupçonnais pas à l’époque, bien sûr ! 
 

Crédit photo - Isabel Santos Pilot

D’autres intérêt, d’autres appétit?…  

La littérature avait une place prédominante dans ma vie d’adolescent …  je dévorais.  Kerouac m’a donné l’envie d’ailleurs. A 18 ans je décide de partir. D’abord la Nouvelle Zélande puis l’Australie et ensuite tout les pays qui se trouvent sur mon chemin jusqu’à la France … j’ai voyagé un an et demi et retour à  Saint -Denis, et là, il y a eu ma décision de faire une école de théâtre, mais je ne connaissais personne dans le milieu ; j’avais une fascination pour le théâtre de Brook et Mnouchkine, je me suis donc adressé à eux pour qu’ils me conseillent sur une l’école. Tous les deux m’ont indiqué l’école Jacques Lecoq. Je n’ai pas hésité une seconde.  

 Quelle est la particularité de cette école ?

Et qu’est-ce qu’elle a déclenché, provoqué, développé ? L’école Jacques Lecoq n’est pas à proprement parler une école de formation de l’acteur, mais bien plus que cela, c'est une école d’art, une école ou l’on parle du corps, du mouvement bien sûr mais également de peinture, de poésie, de musique ; une école des sens artistiques ou d’essence artistique, une école qui ouvre notre l’imaginaire, qui transforme tout ce qui bouge en dehors et au dedans de nous, dans des langages d’art. Jacques Lecoq était un maître, un passeur, un pédagogue hors norme.   C’est chez Lecoq que j’ai pris gout pour la mise en scène, soit la mise en forme de mon imaginaire. Dès la sortie de l’école j’ai écrit mes premiers spectacles à partir de souvenirs d’enfance, et de ma propre poésie. 

Pourquoi Grenoble ?

 

Paris n’était pas le bon endroit pour créer sa compagnie, je n’avais aucun contact, le fameux complexe dont je parlais tout à l’heure, et surtout pas un sou en poche ; et puis dans les années 80 on parlait beaucoup du dynamisme culturel de Grenoble, de ses nombreux théâtres, des amis parisiens avaient décidé de s’y installer … Et c’est à ce moment que j’ai décidé de créer ma compagnie, d’écrire et de mettre en scène mes propres spectacles.

J’étais jeune, 25 ans, et j’ai entrainé dans mon enthousiasme d’autres jeunes comédiens tout autant enthousiastes. Nous n’avions pas un centime pour créer ce spectacle, juste une envie débordante de créer quelque chose de neuf, de frais, et, bien sur, mon passage chez Lecoq me donnait cette assurance. On alternait les petits boulots et les répétitions, ça nous à pris 6 mois, on avait un décor unique multiforme qui se transformait suivant les scènes …

Je voulais raconter mes années Saint-Denis, j’ai commencé par écrire le spectacle Les Colles, mais il faut comprendre qu’il ne s’agissait essentiellement que d’écriture scénique, il n’y avait quasiment pas de texte, seulement le discours du directeur pour la fête de fin d’année.  Ce spectacle à forte dose d’humour, racontait le parcours d’écoliers. Le temps de l’école, il faut le dire, m’obsède, et mes souvenirs d’école primaire - les brimades, les humiliations, le monde hostile des adultes, les sons, les odeurs … ont nourri cette création. Ce spectacle a rencontré un énorme succès, la forme était nouvelle, une énergie débordante animait les interprètes, le spectacle à beaucoup tourné et notamment à l’étranger, c’est à ce moment, que les institutions ont commencé à financer mes autres spectacles. 


Mais vous n’avez pas fait que des spectacles autobiographiques ?

 

Non. Quoi qu’il y ait dans mes choix, forcement, des choses qui me racontent, me livrent, en tout cas qui me font réagir en écho … Donc après cette première période, je souhaitais faire parler les autres et je me suis tourné vers des auteurs dont je me sentais proche ;

Paul Fournel, Daniel Keene, Raymond Federmann,  …  Proposer une commande d’écriture à un auteur, implique un rapport plus étroit sur la création, cela demande une  complicité avec l’auteur, du passage de la commande, aux premiers jets jusqu’à la création, l’auteur fait partie du processus de création, se sont de grands moments d’échanges et de complicité. Des rencontres nourrissantes. 

Crédit photo - Isabel Santos Pilot

Crédit photo - Isabel Santos Pilot

Que diriez-vous, succinctement, de votre théâtre ? 


Il y a une parenté entre mes spectacles, au même titre que l’écrivain qui écrit toujours plus ou moins le même livre mes pièces - quelque part - se ressemblent. L’habillement diffère mais ce sont sans aucun doute les mêmes préoccupations qui les animent. Il y a des pièces ou l’humour est plus présent que d’autres, mais toutes racontent les blessures, les difficultés de la condition humaine. Un théâtre dénué d’humour m’ennuie. L’humour met à distance et, paradoxalement, rend plus aigüe la présence des fêlures, des drames - et une certaine poésie peut s’exprimer.  Avec mes spectacles je creuse, je retourne la terre, et je recommence.

Mon terreau c’est l’écriture contemporaine, Beckett, Pinter,Federmann, Kafka, Melville, Borges, Perec, Nabokov, Carver, Roth…  


Vous dispensez des cours. Les contemporains sont-ils votre support d’enseignement ? 


Je les aborde ponctuellement mais je travaille surtout Shakespeare, Tchekhov, Molière, Feydeau …  L’enseignement me permet de travailler des auteurs que je ne monte pas.  
 
Vous qui n’aimiez pas l’école, quel est votre conception de l’enseignement ? 


L’enseignement c’est avant tout une rencontre, une rencontre avec des parcours, un voyage que l’on fait à plusieurs, seul c’est impossible. Je ne suis pas certain que l’on apprenne à jouer, les règles, s’il y en avait, seraient comme des lois oubliées qu’il faudrait sans cesse retrouver à nouveau. Je ne sais pas … C’est un monde de conventions et d’absolue liberté …  Le théâtre ne sert à rien d’autre qu’à jouer, il ne règle en rien ses angoisses, ses phobies, ses névroses, d’ailleurs on peut très bien jouer avec tout cela, et cela peut être même très utile, mais ce n’est pas une thérapie.   
Le but c’est d’aider les élèves à se trouver, à trouver l’équilibre ou à éprouver le déséquilibre entre soi et le personnage … pas facile à exprimer … je leur demande d’« être » à tous les niveaux, pas être bon dans le sens de « bien faire », juste « faire », « être » … trouver le point ou l’acteur et le personnage se fondent peut-être.

C’est alchimiquement instable et mon explication aussi ! Quoi qu’il en soit je peux dire que j’aime l’échange, bien plus que la pédagogie. Je navigue dans l’échange, avec mes ateliers de l’acteur, avec les étudiants d’Art du Spectacle, avec les jeunes adultes de l’Ecole de la deuxième chance, avec les détenus de la prison de Saint Quentin Fallavier … ensemble nous faisons ce voyage dans la création artistique, nous fabriquons du sens. 
 

Crédit photo - Fer Suarez